LARRY CLARK au MAMVP

Posted on janvier 19, 2011 par

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par Tristan Deslandes.

Première rétrospective française d’un artiste jusqu’alors mal connu, Larry Clark emménage provisoirement (jusqu’au 2 janvier 2011) au sein de l’Arc/Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Kiss the Past Hello – jouant sur l’expression kiss the past goobye (faire table rase du passé) —, sympathique métaphore d’une rétrospective jugée trop tardive, fait aujourd’hui parler d’elle d’une bien triste manière. De par une médiatisation outrancière, résultat d’une polémique non moins classique, l’artiste, cinéaste et photographe, vit son nom apparaître à la une de nombreux médias.

Kiss the Past Hello dévoile la jeunesse « trash » New Yorkaise des années 1990, mise à nu par l’objectif de l’artiste. Et si l’on parle de mise à nu, il faut le comprendre au sens propre comme au figuré. C’est d’une manière crue et prise sans pincettes que nous est dévoilé un univers où adolescence devient synonyme de drogue dure, sexe, violence et exhibitionnisme tapageur, parfois malsain. D’où l’objet du scandale : la Ville de Paris a tranché et pris la décision, non moins radicale, d’interdire l’entrée de l’exposition aux mineurs. Par ce principe de précaution, elle évite les possibles plaintes de prudes associations.

L’exposition, dans le contexte actuel, était sujette à polémique. Alors, quelle importance que celle-ci soit lancée par les services d’autorité en charge de l’organisation de l’exposition ou bien par l’une des nombreuses associations conservatrices ? Il faut vivre avec son temps, et si une telle polémique était inévitable, essayons au moins de nous intéresser avec le recul nécessaire à l’œuvre de l’artiste. Évitons l’effet papillon d’une surenchère. Il faut clore le débat et passer outre. Un choix a été fait, il faudra donc faire avec, le dépasser ou se laisser emporter. Infantilisation du public ? Peut-être. Mais plutôt que de s’apitoyer, ne serait-il pas plus efficace de simplement prouver le contraire? Espérons cependant qu’au delà de l’exposition, l’interdiction aux mineurs n’offre pas aujourd’hui une victoire dangereuse aux ligues de vertu, et n’ouvre pas la porte à nombre de futures similaires interdictions, cas, osons le dire, de véritable censure, qui, peut-être, empêcheront l’émancipation d’artistes méritant un intérêt à la hauteur de ce que peut aujourd’hui atteindre le scandale de Kiss the Past Hello. A l’heure où les discours se restreignent à juger un tel parti pris – cet événement dans l’événement –, dans une volonté de s’opposer à de telles mesures et tenter d’assurer l’avenir, il est nécessaire de replacer l’affaire dans le contexte actuel si l’on souhaite passer outre.

Exposition dont s’exalte une non moins regrettable saveur douce-amère, où, d’une volonté d’hommage et de légitimation tant attendue, suppure un fond constant annoté d’une teinte d’ode à la débauche, apportée par la lecture et le ressenti d’une société voyant le mal en chaque chose. Larry Clark est présumé coupable. Coupable de funambulisme. Jonglant aux frontières du juste acceptable avec une savante et mesurée dose d’excès.

Pointé du doigt comme investigateur d’une manière de dévoiler en toute impunité pas moins que de la pédophilie aux yeux de tous, l’œuvre de Larry Clark est aujourd’hui regardée dans un axe faussé. Mais comprenons ces réactions. A l’heure où la pédophilie règne dans le paysage médiatique, et donc, dans les esprits, de telles images, qui ne suivent aucune volonté pornographique, sont sujettes à la hantise de toute une société brimée, malade de désirs et de fantasmes inavoués. L’inscription de cette exposition tombe dans une période propice à telle sur-médiatisation, et ce, aux dépens d’une réelle mise en avant des qualités du travail de l’artiste. Dès lors que le scandale embrouille les esprits, il devient difficile de faire la part des choses.

L’histoire l’a prouvé, le scandale est une excellente publicité. Mais quelle publicité… L’œuvre est relayée bien souvent au second plan. Si, du temps de la vie de bohème et du Salon des refusés, les répercussions ne se faisaient que de manière bien plus échelonnée, elles restaient concomitantes à un intérêt artistique parallèle pour les œuvres critiquées. Cependant, à l’époque de la médiatisation et de l’échange de masse, il ne s’agit plus du même rythme d’expansion : le scandale ne laissant place à d’autres questionnements qui, bien qu’ils existent, disparaissent sous les flots torrentiels d’informations.

Il faut dire que, dans la quête que Larry Clark se donne de dévoiler une vérité sans jugements ni faux semblants, à la frontière du documentaire et du journal intime, l’immixtion dans ces vies privées d’adolescents sonne tout de même faux. L’aspect cinématographique et de mise en scène, trop présent dans les photographies, vont à l’encontre d’une pureté de perte de jugement. Si le rendu d’une telle volonté, dans ses films – que je vous invite expressément à visionner – tels Kids ou bien encore Ken Park, trouve une touche authentique et bouleversante, d’une originalité dérangeante et troublante, sans pareil, réellement propre à l’artiste. La même démarche de présentation, au travers d’épreuves photographiques, n’en est pas pour autant si convaincante : la narration n’étant pas si efficace. L’ouverture vers de fausses interprétations, notamment le rattachement à la pédophilie, ne s’en trouve que décuplée. D’un caractère cru, qui par moments questionne les limites d’un intérêt et d’une volonté de vraiment vouloir dévoiler des images « marquantes, troublantes mais jamais gratuites », émerge pour beaucoup une impression de simple désir de choquer.

L’image figée, traitée d’une manière généralement identique puisque tirée d’un travail avant tout cinématographique, fait disparaître la dynamique d’une atmosphère maitrisée. L’on perd ainsi l’inscription dans un contexte dont les outils de compréhension, propres au développement dynamique de la vidéo, ne nous sont plus donnés. Il devient alors impossible de se rendre compte de la vision originelle du créateur. Les photographies de Larry Clark se suivent et se ressemblent, traduisant un témoignage général plus qu’un ensemble de volontés artistiques particulières. L’invariance notable du traitement photographique, si ce n’est dans ces dernières séries où, simplement, le format change et la couleur apparaît, rend l’impression d’un tout, au delà du sujet, très classique. Et c’est bien plus sur le fond qu’il faut s’interroger plutôt que la forme. Si, techniquement, Larry Clark n’étonne ni ne se démarque, un intérêt réside dans son approche d’un thème, pourtant déjà vu, mais aux spécifications indéniables. En outre, une exposition qui permet de découvrir les outils de création de l’univers d’un artiste dont le sujet d’étude, d’un autre genre que, par exemple, une Nan Goldin, n’en est pas pour autant dénué d’aspects étonnants, et parfois bouleversant. Manque simplement, et non sans ironie, ce pour quoi Larry Clark est le meilleur, ce qui traduit au mieux ce dont il est question, et qui conclut sa volonté créative : ses longs métrages.

N.D.A. Petit oubli et non des moindres : vous aurez le plaisir, si vous vous rendez au MAMVP, pour comprendre la vocation de notre sujet, d’admirer d’étonnantes photographies humanisées de nos compagnons canins, réalisées ni plus ni moins que par la mère de Larry Clark. A mon goût bien plus scandaleux de nous voir ainsi rétrogradés au rang d’animal de compagnie plutôt que de dévoiler une facette de l’existence de nos semblables.

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