SOPHIE CALLE au Palais de Tokyo

Posted on décembre 29, 2010 par

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Par Tristan Deslandes

Investigatrice d’un espace inédit d’exposition, Sophie Calle inaugure, depuis le 20 Octobre et jusqu’au 27 novembre, les sous-sols du Palais de Tokyo. Dans cette exposition consacrée à sa mère (disparue le 15 mars 2006) et au rôle qu’elle put y jouer, l’artiste rend hommage à celle qui, parfois, y apparue, ou eut une incidence, plus ou moins nette, dans son cheminement créatif. Ces œuvres, aujourd’hui regroupées et présentées dans une zone en friche — en attente de réhabilitation et devant accueillir un nouvel espace d’exposition « réel » prévu pour 2012 — inspirent un manque sincère et une volonté touchante de l’artiste d’amener sous les feux de la rampe une personne longtemps en quête d’intérêt et de reconnaissance. Personnage haut en couleur, actrice, celle qui était prénommée parfois Rachel, parfois Monique, décroche ici un premier rôle. Rachel, Monique est une concrétisation, tardive, d’un souhait que la mère de Sophie Calle avait que l’« on parle d’elle » et qui s’agaçait de ne pas se voir figurer assez dans l’œuvre de sa fille.

« Quand j’ai posé ma caméra au pied du lit dans lequel elle agonisait, parce que je craignais qu’elle n’expire en mon absence, alors que je voulais être là, entendre son dernier mot, elle s’est exclamée : “Enfin“ »

L’occupation de cet espace s’inscrit dans la perspective d’un projet organisé par le Palais de Tokyo, à savoir, une suite de préfigurations d’artistes de la scène française contemporaine dans cette nouvel espace d’exposition. Cette exposition inaugure ce projet, mais ce n’est en aucun cas l’unique justification de cette occupation originale. Sitôt entré dans ce lieu inhabituel d’exposition, la perception de l’espace fait se questionner sur l’utilité d’une telle originalité. Circulant dans un véritable chantier où le bruit des machines en fonctionnement ne rend que plus indistinct la frontière entre la rigidité habituelle des espaces traditionnels d’exposition et les lieux publics où la circulation se fait librement, sans droit de passage, l’immixtion dans un espace personnel, voir interdit, n’en est que plus grand. Et c’est là une des lignes directrices constantes de l’œuvre de l’artiste qui, dans la majeure partie de ses créations, fait de sa vie, notamment des moments les plus intimes, son sujet d’étude.

Au fur et à mesure de l’avancement et de la compréhension de l’homogénéité des œuvres et du lieu, ce sous-sol apparaît comme la matérialisation de ce qui semble figé, de cette vie, brusquement arrêtée dans un état d’inachèvement, cet esprit de l’Homme qui ne pourra jamais parvenir à un état de finitude et continuera à avancer et se construire jusqu’à ce que la mort vienne le surprendre. Reste alors à se laisser porter, à ressentir comme un tout cette installation, où la mort est inévitablement présente, dans un espace qui n’augure pourtant aucune sensation de mal être, mais plutôt une force tranquille à l’arrêt. L’artiste joue avec le lieu dans une approche non conventionnelle où l’utilisation des moindres recoins permet de dissimuler de part et d’autres certaines installations.

La scénographie sans cartel pousse à errer selon l’instinct au milieu de ce sous-sol, qui, pour l’heure, officie en tant que crypte, et présente un parcours narratif où fiction et réalité d’une mort particulière s’entremêlent au travers d’une théâtralisation d’œuvres anciennes et plus récentes. Certaines, telle la sélection de tombes de la série Petits jeux et cérémonies, ne sont que fiction dans la narration de ce que véhicule l’installation. D’autres, telle cette girafe naturalisée, prénommée « Monique », appropriation post mortem de l’artiste symbolisant une résurrection, une continuité d’existence et de bienveillance de l’être aimé, n’est, quant à elle, que pure réalité. Sous cette habile manipulation de la réalité et de la fiction, l’hommage que Sophie Calle rend à sa mère n’apparaît que plus prononcé et plus sincère, comme possédant le recul nécessaire, permettant d’éviter une simple lamentation.

Comme à son habitude l’artiste raconte efficacement des histoires vécues, rendant ainsi le spectateur complice de son intimité. Dans une volonté générale de présenter au public un portrait de sa mère, au travers d’éléments qu’elle juge être les plus représentatifs de la défunte, Sophie Calle expose une sélection d’œuvres entremêlant différents états d’esprit, mais sur un thème commun : la mort. Nous faisant ainsi passer de la nostalgie du passé à l’intensité de l’instant ou bien encore à l’espoir dirigé vers l’avenir, l’artiste dévoile un simple mot : « souci ». Ce mot, que sa mère aurait prononcé à l’aube de sa disparition, résonne et fait écho, amenant vers cette sensation violente et nostalgique de la symbolisation d’une disparition.

Cette humble volonté de rendre hommage est par ailleurs l’occasion de redécouvrir certains travaux de séries passées, tel l’étonnant périple à Lourdes, initié par la voyante Maud Kristen, le fameux voyage en Arctique, raisonnant comme un pardon tardif, ou bien encore ce texte, parut dans les « Carnets » de Libération au moment du décès, que Sophie Calle avait fait publier pour annoncer l’enterrement de sa mère. La visite ne se faisant en majorité que par réservation et, chose originale, ne permettant, par mesure de sécurité, qu’à 30 personnes de visiter simultanément l’espace, est un atout considérable à la compréhension globale de l’installation. Dans un cheminement narratif, nous introduisant tout d’abord dans le thème de la mort de la mère, Sophie Calle expose divers événements ainsi que différents objets représentant leur relation, pourtant relativement éphémère, mais désormais scellée au travers de cette exposition. Du cancer du sein, annonçant la disparition future, aux photographies du cercueil, de la tombe où l’on peut lire cette fameuse inscription « Je m’ennuie déjà », chaque événement, décomposant la mort d’un être, trouve sa représentation, véhiculant un étonnant aspect crédule, pourtant parfois faussé aux sources.

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