LES RECHERCHES D’UN CHIEN à la Maison Rouge (2)

Posted on décembre 16, 2010 par

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Par Aude Picard

Les Recherches d’un chien est le titre d’une nouvelle de Franz Kafka écrite en 1922, qui relate les questionnements d’un chien philosophe, s’interrogeant sur sa condition de chien et sur l’identité canine en générale. Malgré son amour pour ses semblables, il finira aux bancs de la société, considéré comme un fou. Les Recherches d’un chien est aussi la première exposition de la Foundation of Arts for a Contemporary Europe (FACE), regroupement de cinq fondations d’art privées originaires de Grèce, Italie, Suède, Portugal et France. Chacune présente une dizaine pièces provenant de sa collection, dans le but de créer un dialogue entre les œuvres et les pays. L’exposition sera montrée dans chaque fondation et, à chaque étape, les œuvres seront présentées selon un accrochage différent. Selon le fascicule de présentation de l’exposition, la Maison Rouge a choisi de « privilégier des points de vue ouverts, permettant de suggérer simultanément plusieurs lectures des oeuvres, en fonction des rapprochements visuels proposés ». Ou comment ne pas prendre trop de risques !

L’exposition débute par un drôle d’animal de Fischli & Weiss, sorte d’hybride d’hippopotame et de cochon réalisé en polyuréthane, tissu et peinture en 1984. Avec humour, les artistes donnent à voir le monde environnant à travers les orifices de l’animal, et notamment, par son anus. Quel dommage de l’avoir disposé de manière à n’offrir au regard que le cartel et l’angle du couloir… Bien sûr, il est drôle de lire le cartel et de se sentir observé par les trous vides de l’animal. Mais combien il aurait été plus intéressant de le mettre de manière à pouvoir regarder un autre animal, beaucoup plus démesuré celui-là…

Les nécrophores-l’enterrement (hommage à Jean-Henri Fabre) est une réplique à l’échelle monumentale d’une gravure scientifique du Pr Fabre, entomologiste. Une énorme taupe est suspendue à une corde et deux gros coléoptères noirs grimpent sur son dos. Si elle devait être une entrée en matière pour la première grande salle d’exposition, elle est plutôt un obstacle à contourner.

Derrière elle, une série de sept tirages couleur de Esko Männikkö, pris entre 1990 et 1994, montrent des hommes célibataires dans leur univers quotidien (dans leur « milieu » écrit Noëlig Le Roux dans le fascicule), routine d’une vie isolée et dépouillée dans le nord de la Finlande. Ce dénuement fait écho à celui de l’homme de la photographie extraite de Look at Me I Look at Water de Boris Mikhailov. S’intéressant aux retombées sociales de l’effondrement de l’Union Soviétique, son regard s’attarde à montrer des hommes à l’humanité mise à mal. Ainsi un homme fait des allers-retours un sac de cerises au bras, les décortiquant à la bouche pour laisser à la poubelle les noyaux et la chair au pied de l’arbre.

Ces photographies gagnent en éloquence à côté de l’opulence de Martin Parr. Common Sense est une série rassemblant de gros plans d’objets kitsch, d’accumulations de symboles ou d’anecdotes de la société de consommation, aux couleurs saturées. En face, Pig de Paul McCarthy semble repu et bienheureux de toute cette abondance. Dommage que ce dialogue entre richesse et pauvreté éclipse Fragment From Self-portrait as a Building / Room with Landscape with Falk Ballpoint de Mark Menders. L’installation de bois, sable et métal paraît ici incongrue, comblant l’espace vide mais ne permettant pas une relation collectif/individuel qui aurait pu se produire ailleurs. Elle aurait pu être en confrontation plus directe avec The View from Bed de DeAnna Maganias, qui, renversant l’échelle de sa chambre dans un cube blanc, nous donne à voir ce qu’elle voit lorsqu’elle est allongée. Cependant, dans cette même salle, la manifestation silencieuse à l’aide de miroirs déformants de Mircea Cantor, The Landscape is Changing, fonctionne bien en écho à Strike V.II de Claire Fontaine, dont les néons s’éteignent, se « mettent en grève » lorsque les visiteurs arrivent.

Pourquoi enfermer Das Grosse Wichsen [la grande masturbation] de Gregor Schneider entre quatre tirages d’Annika von Hausswolff ? Quel(s) lien(s) l’imaginaire ou la raison peut-il faire entre une grande pièce étrange extraite de la maison de Schneider et des photographies mettant en scène le corps féminin dans son rapport aux représentations sociétales ? Bien que celles-ci fonctionnassent bien avec la vidéo About Being Different de Vasco Araujo qui s’intéresse aux stéréotypes créées par la société et au conformisme social qui en résulte, il aurait été plus pertinent de les mettre en parallèle avec les œuvres de l’avant dernière salle. Y sont présentés plusieurs artistes dont quatre afro-américains, s’intéressant aux revendications concernant l’identité raciale, sociale et sexuelle. Si la volonté des commissaires étaient de « privilégier des points de vue ouverts », pourquoi enfermer des artistes questionnant leur place dans la société, entre « étrangers» ? Pourquoi ne pas ouvrir les enjeux à d’autres continents ?

Avec un long tube bleu de résine époxy signée Urs Fischer, Mackintosh Staccato, le long d’un couloir reliant deux espaces, pas de risque. Mais pourquoi isoler le mini-homme de Virginie Barré, sans-titre (de la série «les hommes venus d’ailleurs») dans un coin à côté du tube ? Isoler Spin Off de Thomas Hirschhorn entre deux salles, pas de risque : c’est comme si on avait voulu l’éloigner pour éteindre un peu la charge de l’œuvre.

La dernière salle est finalement un peu à l’image de l’exposition : molle. Le fascicule la titre « l’artiste en alchimiste », en référence aux œuvres de Maurizio Cattelan Untitled (Natale 95) Stella con BR, Jeff Koons Wrecking Ball, Sherrie Levine Body Mask et Stéphane Thidet Sans titre (le terril) qui s’emparent de matériaux pour les détourner de leur usage conventionnel (respectivement le sigle des Brigades Rouges, deux objets produits en masse dans la société de consommation, un masque rituel Makondo et deux tonnes de confettis noirs) et ainsi les charger d’autres intentions. CQFD.

Si les commissaires d’exposition, Paula Aisemberg et Noëlig Le Roux, ne sont qu’évoquées c’est que leur travail s’apparente plus à un coup d’essai qu’à un coup de grâce. Malgré des réussites timides – la salle consacrées aux questionnements identitaires – l’accrochage passe à côté d’enjeux que le dialogue entre les œuvres,  ou la place laissée à celles-ci, auraient pu produire. L’« identité postcoloniale, égalité des sexes, conflits de race et de religion, violence et paranoïa collective, disparité économique et excès de la société de consommation […] » qui est évoquée dans la fascicule aurait mérité une confrontation plutôt qu’une juxtaposition consensuelle. A cinq fondations, on aurait pu aller plus loin qu’un léger parallèle entre le chien socratique de Kafka et les artistes qui « se posent des questions sur le sens de la création artistique ». On finit donc l’exposition comme on finit la nouvelle de Kafka : sur la négation du progrès. Si Les Recherches d’un chien se terminent sur la conclusion que l’homme n’endure de peines « uniquement [que] pour pouvoir s’enterrer toujours plus profondément dans le silence et que jamais personne ne puisse plus vous en tirer », le visiteur quant à lui finit sur un gros tas de confettis.

Aude Picard

La Maison Rouge
10 Bd de la Bastille Paris 12è
Exposition jusqu’au 16 janvier 2011

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