FRESH HELL au Palais de Tokyo (1)

Posted on novembre 26, 2010 par

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par Aude Picard.

Début de l'exposition Fresh Hell

37 artistes rythment les espaces blancs du Palais de Tokyo, comme «une cartographie de l’esprit de l’artiste», à travers ses doutes, ses questionnements, ses désirs. Adam McEwen, artiste invité à concevoir une exposition dans le cadre de la carte blanche, nous promène avec «Fresh Hell» dans ses interrogations face à l’Histoire, entre enfer et source infinie d’inspiration.

Le léger glissement historique concernant l’expression «Fresh Hell» est en ce sens révélateur : à tort attribuée à Shakespeare, cette expression est dûe en réalité à Dorothy Parker. Ce sont donc les détours qui intéressent McEwen pour cette expposition  : ceux de l’histoire, de la création, les détours formels… Dans une vision qu’il emprunte à Catherine David – commissaire de la Documenta 10 de Kassel – McEwen qualifie l’exposition de «rétro-perspective», contextualiser l’histoire dans le présent et interroger les œuvres d’aujourd’hui à la lumière du passé. Quels chemins l’artiste peut-il suivre aujourd’hui ? Où peut-il se placer si tout a déjà été réalisé ? La progression est bloquée par l’obstacle de l’histoire.

Le choix scénographique sera donc brutal : il faut couper la tête de l’Histoire. Les têtes de trois rois, qui ne sont pas celles des rois de France, mais les têtes des rois de Juda provenant du Musée National du Moyen-Âge à Cluny, marquent le début de Fresh Hell. La décapitation est pour McEwen un acte dramaturgique mais optimiste. La Révolution voulait rendre le monde meilleur, en cela elle ressemble à la quête des artistes d’avoir une incidence sur la réalité qui les entoure. Derrière ces têtes est présenté un panneau d’isolant Celotex et de feuilles d’aluminium faisant office de mur séparant la première salle d’une deuxième. C’est l’oeuvre de Rudolf Stingel (Untitled) délabrée car offerte aux graffitis des visiteurs. À droite, la photographie Untitled (sisters) d’Hanna & Klara Liden.

Vient ensuite un grand espace blanc courbé, comme un passage, que Michaël Landy investit avec Market. Œuvre monumentale constituée d’acier, d’oxyde rouge, de contreplaqué, de pelouse synthétique, de panières en plastique, de chariots et de trois vidéos, elle occupait autrefois un ancien entrepôt désaffecté. Le cartel au début de la salle-œuvre explique qu’il s’agit d’un détournement de l’héritage du minimalisme, avant-signe de sobriété aujourd’hui assimilé par la société de consommation, le temps avalant les critères esthétiques et les revendications. Lorsqu’on a erré à travers ces cageots recouverts d’herbe en plastique, on monte un escalier qui nous amène à une troisième salle en contenant une plus petite, comme pour s’isoler avec la vidéo. Pursuit de Bruce Nauman & Frank Owen, film tourné en 16 mm puis converti en vidéo couleur avec son, montre un homme courant sans début, sans fin, sans but. Au centre de l’autre salle blanche, -74 400 000. C’est le montant -et titre de l’œuvre – qui aurait été dérobé dans ce «coffre-fort fracturé» (cartel), ready-made de Maurizio Cattelan non-accompagné de Untitled, la déclaration de vol d’une œuvre n’ayant jamais existé. En écho à cette absurdité, les vidéos de Gino de Dominici Tentativo di Volo (tentative de voler) et Tentativo di far formare dei quadrati invece che dei cerchi intorno ad un sasso che cade nell’acqua (tentative de former des carrés à la place des cercles autour d’une pierre qui tombe dans l’eau), figure de l’artiste qui tourne en rond jusqu’à l’absurde. Liepaja (photographie de 500 x 365 cm) de Geert Goiris accrochée au mur et présentant une maison de pierre sombrant dans une eau calme, a en commun avec le coffre-fort de Cattelan la taille impressionnante, le dénument et l’effraction.

Georg Herold nous accueille dans le dernier espace avec Hängendes Labyrinth, structure de bois et de fils couvrant une superficie de 720 x 900 cm et qui offre l’image de la création comme errance et détour. Evan Euch (Einer con Euch), autoportrait en prostituée de Martin Kippenberger (crayons de couleurs sur papier encadrée avec des pantalons en cuir) ressemble à Saint Florian, sculpture de bois datant de la fin du 15e siècle début 16e siècle en ceci qu’ils ont tous les deux un air très féminin qui interroge nos critères d’attribution des genres. Et par là, le rapport historique que nous entretenons avec la société dans le processus de création. On peut lire «IS THAT ALL THERE», œuvre éponyme de Jessica Diamond écrite à l’acrylique noire sur le mur du fond accompagnée d’un dessin des continents. Devant, Memorial of the Good Old Time de Martin Kippenberger, grosse benne à ordure noire, brillante, nous suggère de faire table rase des souvenirs, laisser derrière nous l’ancien pour voir le nouveau advenir. En sortant, on ne peut manquer le mur de «yes» d’Agathe Snow, comme une note positive sur ces points de vue artistiques de l’Histoire.

En sortant, Adam McEwen ne nous aura pas fourni de solution. L’Histoire vit de son autonomie propre, que partagent également les œuvres d’art. La superficie du Palais de Tokyo permet de ménager de l’espace entre les œuvres, respiration nécessaire afin que se noue entre elles du dialogue, et dépassent ainsi le commissaire. Une liberté que McEwen qualifie de «transchronologique».

Fresh Hell

Exposition du 19 octobre 2010 au 16 janvier 2011

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